L'intelligence artificielle ne connaît pas votre métier. Le harness, c'est tout ce qu'on construit autour d'elle pour qu'elle le connaisse : votre savoir écrit, vos règles, sa mémoire. Voici comment poser le vôtre, puis comment lui confier son premier vrai travail.
Un modèle moyen avec un bon harness bat le meilleur modèle avec un mauvais harness.
Addy Osmani, ingénieur chez Google, qui écrit sur le sujet depuis des annéesArrêtez de comparer les modèles. Ils se valent de plus en plus, ils changent tous les trois mois, et ce n'est plus là que se joue votre résultat. Ce qui se joue chez vous, c'est le reste : ce que l'IA sait de votre boîte, ce qu'elle a le droit de faire, et ce qu'elle doit vous rendre.
Cet atelier construit ce reste. C'est la suite logique de Réglez votre Claude Cowork : là, vous réglez votre outil à vous. Ici, on passe à l'échelle de la boîte.
Le mot vient du monde technique et il fait peur pour rien. Un harness, c'est le harnais : la structure qu'on met autour de l'IA pour qu'elle tire dans la bonne direction. Claire Vo, qui construit des produits IA et anime le podcast How I AI, en donne la définition la plus honnête qui soit : tout ce qu'on écrit autour d'un agent pour le rendre plus efficace sur un travail précis. Rien de plus.
Et elle en identifie trois morceaux, qui marchent aussi bien pour une équipe que pour du code.
Ce que l'IA doit savoir de vous avant de commencer. Vos produits, vos process, votre vocabulaire maison.
Ce qu'elle peut faire, ce qu'elle ne fait jamais sans vous. Écrit une fois, pas répété à chaque conversation.
Le même livrable, au même format, à chaque fois. C'est la constance qui crée la confiance.
Un dirigeant a déjà tout ça dans sa boîte. Le problème, c'est que ça vit dans la tête des gens, dans des fichiers Excel et dans des habitudes orales. Le harness, c'est le moment où vous l'écrivez.
Partie 1 · 20 minutes
On vient de faire ce chantier chez un client, un groupe d'une centaine de personnes. Un mois plus tard, leur socle compte plus d'une centaine de fichiers et chaque collaborateur l'interroge depuis son IA. Ça a commencé exactement comme ci-dessous.
Avant d'écrire une ligne, décidez de la maison. Il lui faut trois choses : n'importe quel modèle sait la lire, vos droits d'accès existent déjà, et l'historique des modifications est conservé.
Notre choix chez ce client : un dépôt GitHub privé. Non pas pour faire du code, mais parce que chaque changement y est daté, attribué à quelqu'un, et validé avant d'entrer. Un SharePoint ou un Drive partagé fait parfaitement l'affaire pour démarrer, et c'est souvent le bon choix quand vos droits d'accès sont déjà propres dans Microsoft ou Google. Ce qui ne marche pas : le disque dur de la personne qui s'en occupe.
Un fichier, à la racine, que l'IA lit avant de toucher à quoi que ce soit. Le test : ce qu'un stagiaire brillant devrait savoir de votre boîte avant son premier jour. Qui vous êtes, ce que vous vendez, à qui, ce qu'il ne faut jamais mélanger, comment vous écrivez.
Ne la rédigez pas vous-même, laissez-vous interviewer (prompt 1). Et mettez-y les règles du jeu, celles qu'on retrouve dans tous les socles qui tiennent : aucun chiffre inventé, des brouillons mais jamais d'envoi, aucune suppression.
La tentation est de vouloir tout couvrir. Ne le faites pas. Prenez le domaine que vous connaissez le mieux, ou celui qui vous coûte le plus cher en allers-retours : le produit, le SAV, les achats, la finance.
Le geste qui marche : vous vous faites interviewer quinze minutes (prompt 2), et l'IA range vos réponses. Le processus de bout en bout, les règles, le vocabulaire maison, et ce qui coince. Tout ce qui reste flou part dans un fichier à part : à trancher.
Pas une tâche d'exercice : un livrable que vous auriez produit cette semaine. Une fiche produit, une réponse client, une note de synthèse. Et une exigence non négociable : elle cite le fichier d'où vient chaque information (prompt 3).
Ce que vous obtenez vaut plus que le livrable : la liste de ce qu'elle n'a pas trouvé. C'est la carte du savoir de votre boîte qui n'est écrit nulle part.
Un socle ne se termine pas, il apprend, à condition d'un rendez-vous fixe. Sans lui, il se périme en un mois : les fichiers datent, les réponses dérivent, l'équipe décroche. La validation quotidienne, elle, ne tient jamais un mois. La bonne cadence, celle qu'on installe en mission : 15 à 30 minutes par semaine, un responsable par domaine, un créneau fixe (prompt 4).
Au menu de ces 20 minutes : ce qui a changé, les points à trancher, et les erreurs de la semaine. Chaque réponse fausse devient une ligne dans la notice, la règle qui l'aurait évitée, datée, avec un responsable. Cette erreur ne revient plus, et c'est toute la boucle : le socle de vendredi connaît mieux la boîte que celui de lundi.
À quoi ça ressemble au bout de vingt minutes. Trois fichiers et un dossier. C'est peu, et c'est déjà un système.
Collez-le dans ChatGPT, Claude ou Copilot. Répondez à ses questions, puis déposez le résultat à la racine de votre socle.
On va écrire la notice de mon entreprise : le document que tu reliras avant chaque tâche, pour savoir chez qui tu travailles. Interviewe-moi, une question à la fois, pendant 5 minutes, pour couvrir : 1. Ce qu'on fait, pour qui, et ce qui nous distingue en une phrase. 2. Nos entités, marques ou lignes de produits : ce qu'il ne faut jamais mélanger. 3. Notre vocabulaire maison : les mots qu'on utilise et ce qu'ils veulent dire chez nous. 4. Notre façon d'écrire : le ton, ce qu'on ne dit jamais. 5. Ce que tu ne fais jamais sans mon accord. Rebondis si ma réponse est vague, et ne passe pas à la question suivante avant d'avoir compris. Puis rédige notice.md : court, dense, structuré, prêt à déposer. Ajoute en fin de document une section "Règles pour toute IA qui travaille ici" avec ces trois règles, plus celles qui ressortent de mes réponses : 1. Ne jamais inventer un chiffre, un nom ou une référence. En cas de doute, écrire [à vérifier] et me le signaler. 2. Préparer des brouillons, ne rien envoyer. 3. Ne rien supprimer. Montre-moi le document avant de l'écrire dans le dossier.
Le geste clé : vous ne rédigez pas, vous vous laissez interviewer. Une notice écrite à la main sonne comme une plaquette. Une notice tirée d'un interrogatoire sonne comme votre boîte.
Le vrai travail. Quinze minutes d'interview sur un seul domaine, et vous avez plus de contexte utile que dans n'importe quel dossier partagé de votre entreprise.
On va écrire le socle de connaissances d'un domaine de mon entreprise : [le produit, le SAV, les achats, la finance]. Interviewe-moi 15 minutes, une question à la fois, pour couvrir : 1. Le processus de bout en bout : qui fait quoi, dans quel ordre, avec quel outil. 2. Les règles qui ne se discutent pas, et pourquoi elles existent. 3. Les chiffres et seuils de référence de ce domaine. 4. Le vocabulaire maison et les pièges de langage. 5. Ce qui coince aujourd'hui, et ce que ça coûte. 6. Les décisions déjà prises qu'on ne rediscute pas. Règles pendant l'interview : une question à la fois, tu creuses quand je reste vague, et tu me demandes un exemple concret dès que je généralise. À la fin, produis deux fichiers : - socle-[domaine].md : le savoir structuré, en sections courtes, avec mes mots. Marque [à vérifier] tout ce dont je n'étais pas sûr. - a-trancher.md : la liste des points où j'ai hésité, où deux règles se contredisent, ou qui dépendent de quelqu'un d'autre. Une ligne par point, avec qui doit trancher. Montre-moi le plan avant de rédiger.
Le moment de vérité. Si elle cite ses sources, votre socle travaille. Si elle brode, vous voyez exactement où il est vide.
En t'appuyant uniquement sur mon socle, rédige [une fiche produit, une réponse à ce client, une note pour mon comité de direction]. Trois exigences : 1. Après chaque information factuelle, indique entre parenthèses le fichier d'où elle vient. 2. Tout ce que tu ne trouves pas dans le socle, écris-le [à vérifier] au lieu de le deviner. 3. Respecte les règles d'écriture de la notice. Puis, sous le livrable, donne-moi deux listes : - Ce qui manquait dans le socle pour faire ce travail correctement, par ordre d'importance. - Ce que tu as trouvé de contradictoire entre deux fichiers. Tu ne modifies aucun fichier, tu me montres.
Ce que vous venez de gagner : la liste des manques est votre feuille de route. Elle vous dit quel domaine remplir ensuite, et elle vous le dit à partir d'un vrai besoin, pas d'un plan théorique.
Celui qui transforme trois fichiers en actif qui grossit. À faire tourner en tâche planifiée si votre outil le permet, ou à coller manuellement chaque semaine.
Chaque vendredi à 9h, prépare ma revue de socle, en 20 minutes de lecture maximum. 1. Ce qui a changé dans le socle cette semaine, et par qui. 2. Les points de a-trancher.md qui attendent une décision de ma part, les trois plus coûteux d'abord. 3. Les [à vérifier] les plus anciens : qui peut les lever. 4. Les endroits où deux fichiers ne racontent pas la même histoire. C'est le signal le plus utile : quand deux services se contredisent dans le socle, ils se contredisent aussi devant les clients. 5. Une question : est-ce qu'une erreur de l'IA cette semaine mérite une nouvelle règle dans la notice ? Si oui, propose-la, datée, avec un responsable. Livre-moi ça en brouillon d'email. Tu n'envoies rien.
Partie 2 · la suite
Votre socle sait des choses. Il ne fait encore rien tout seul. L'étage suivant, c'est de confier à l'IA un travail précis, toujours de la même façon, avec le même livrable à la sortie.
Pour cet étage, la meilleure démonstration publique reste celle de Claire Vo dans How I AI : elle construit un harness en direct, en moins de trente minutes, pour trier les bugs de son produit. C'est un cas technique, mais la mécanique se transpose telle quelle à un service client ou à une relance de factures. Voici cette mécanique, en français et sans code.
Tout ne mérite pas un workflow. Le critère qu'elle donne est le plus utile qu'on ait entendu, et on l'utilise maintenant en clientèle : il faut la même préparation et le même résultat attendu à chaque fois, avec du jugement au milieu.
Autrement dit : répétitif dans sa forme, incertain dans son contenu. Un processus entièrement prévisible n'a pas besoin d'IA, un logiciel le fait. Un sujet entièrement ouvert n'a pas besoin de structure, une conversation suffit. Entre les deux, il y a votre or.
Elle en compte quelques-unes de plus dans sa version technique. Pour vous, tout tient en quatre décisions, à écrire noir sur blanc avant de lancer quoi que ce soit.
Ce que vous donnez pour lancer le travail. Un lien, un numéro de commande, un email transféré. Le but : que vous n'ayez plus rien à expliquer, l'intention est déjà encodée.
Exactement les informations utiles à ce travail, pas l'accès à tout votre système. Une source étroite est plus rapide, moins chère, et beaucoup plus facile à faire accepter par votre DSI.
Ce qu'elle peut faire et ce qu'elle ne fait pas. Un mode "elle enquête et ne modifie rien" vaut mieux qu'une consigne répétée à chaque fois, et oubliée une fois sur trois.
Le même format à chaque passage, lisible par toute l'équipe. C'est ce qui fait qu'on arrête de vérifier ligne à ligne, et qu'on commence à faire confiance.
La leçon qui compte pour un dirigeant est là : la puissance de l'IA ne vient pas de la liberté qu'on lui laisse, mais du cadre qu'on lui donne. Contraindre le travail, c'est ce qui le rend fiable.
Un exemple complet sur une réclamation client. Remplacez le domaine par le vôtre, la structure ne change pas.
On installe un workflow réutilisable dans mon socle. Écris-le dans workflows/reclamation-client.md, puis on le testera sur un cas réel. Le travail : je te donne une réclamation client, tu la qualifies et tu prépares la réponse. Le déclencheur : je te colle l'email du client, rien d'autre. Tu ne me demandes pas ce que je veux, c'est écrit ici. Ce que tu lis, dans cet ordre : notice.md, socle-[domaine].md, l'historique de commandes du client si tu y as accès, et les réclamations similaires déjà traitées. Ce que tu n'as pas le droit de faire : envoyer quoi que ce soit, modifier une commande, promettre un geste commercial qui n'est pas dans le socle. Le livrable, toujours le même, toujours dans cet ordre : 1. Le fait établi, en trois lignes, avec les sources. 2. La cause la plus probable, puis la deuxième, avec ce qui te fait pencher. 3. Ce qui relève de nous et ce qui n'en relève pas, selon les règles du socle. 4. Le brouillon de réponse au client, dans notre ton. 5. Ce qu'il faut vérifier avant d'envoyer, et auprès de qui. 6. La règle à ajouter au socle si ce cas doit devenir un standard. Écris ce workflow de façon qu'un collègue puisse le lancer sans moi. Puis résume-moi en cinq lignes ce que tu as compris, avant qu'on teste.
Testez-le sur trois vrais cas, pas un. Un cas qui marche est un coup de chance, trois cas qui marchent est un workflow. Et gardez les trois livrables : ils deviennent les exemples que vous montrerez à l'équipe.
Aucun n'est théorique. On les a tous rencontrés, la plupart en mission, certains chez nous.
Trois choses, dans cet ordre, une fois que le socle tourne et que le premier workflow tient.
1. Séparez ce qui bouge de ce qui ne bouge pas. Vos chartes, vos process et vos règles changent lentement : ils vivent dans le socle. Vos stocks, vos commandes et vos chiffres du jour changent en permanence : ils se branchent en direct, ils ne se recopient jamais. Cette séparation vous évite le socle périmé, la maladie mortelle du genre.
2. Montez l'échelle, une marche à la fois. Une tâche bien faite devient une recette qu'on réutilise. Une recette devient un workflow. Un workflow qui tourne tout seul devient un agent. Sauter directement à l'agent, c'est se retrouver avec un système que personne ne sait réparer.
3. Auditez la cohérence, pas seulement le contenu. Une fois par mois, demandez à l'IA de chercher les contradictions dans votre socle. C'est le bénéfice inattendu du chantier : quand deux services ne racontent pas la même histoire dans les fichiers, ils ne la racontent pas non plus au client. Le socle devient votre détecteur de désalignement.
Ce qu'on vous souhaite de vivre. Un collaborateur qui pose une question à l'IA, obtient la vraie réponse de votre boîte, et ne pense même plus à quel modèle tourne derrière. Ce jour-là, votre harness travaille.
Ce qu'on a construit chez nos clients, plus trois lectures qui nous ont servi : l'épisode de Claire Vo qui construit un harness en direct, l'article d'Addy Osmani sur le harness comme discipline, et les recommandations d'Anthropic sur la mémoire et les rituels des agents qui travaillent longtemps. Les trois sont écrites pour des gens qui codent. Cette page est leur traduction pour ceux qui dirigent.
Vingt minutes vous donnent une V1. Un socle complet, branché sur vos outils, avec vos règles métier encodées et vos équipes formées à s'en servir, c'est une mission. C'est exactement ce que Marge installe chez les ETI, et ça vous appartient à la fin.
Découvrir Marge ou écrivez-nous à [email protected]Cet atelier est tiré de Marge, la newsletter : l'IA sans bullshit, cartes sur table, chaque jeudi. Inscrivez-vous ici.